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Temple de Martigny (©P. Boismorand)

Écouter le culte

Dans la tradition chrétienne, le quatrième dimanche du Carême s'appelle « Laetare – réjouissez-vous ». Au milieu du temps de la Passion, ce dimanche nous invite à nous réjouir, à anticiper en quelque sorte la joie de Pâques. Le texte de la prédication tiré du livre du prophète Esaïe reprend cette joie. Tout comme une mère console ses enfants, Dieu veut être là pour nous. Comment cette joie et cette consolation peuvent-elles nous atteindre aujourd'hui ? Comment l'espérance pascale peut-il nous donner soutien et force pour notre quotidien ?

Prédication

Référence(s)
Jean
Chapitre
12
Versets
20
à
24
Esaïe
Chapitre
66
Versets
10
à
14

Se réjouir au plein milieu du carême...(Niels John)

Un dimanche qui nous encourage à nous réjouir : « Laetare » – « réjouissez-vous ! ». En soi, je me réjouis toujours volontiers. Le temps printanier de ces dernières semaines me rend heureux. Quand le soleil brille, je ne peux que me réjouir. Pourtant, cela m'étonne un peu. Deux semaines avant la Semaine sainte, pendant laquelle nous commémorons la souffrance et la mort de Jésus, un dimanche est consacré à la joie. C'est en quelque sorte un avant-goût de la fête de Pâques au cœur du temps de la Passion. 

Est-ce que cela a un sens ? Se réjouir alors que pointe au loin la croix du Vendredi Saint ? Être dans la joie alors que le chemin de souffrance se dessine déjà ? En tant que chrétiennes et chrétiens, Nous savons bien sûr que la lumière de Pâques vient éclairer la noirceur du Vendredi saint. Nous lisons toujours le récit de la Passion dans les Evangiles, portés par notre espérance pascale. Mais comment les disciples ont-ils vécu cette situation à l'époque ? Ils étaient en route pour Jérusalem. Pendant le trajet, Jésus n'a cessé de faire allusion au fait qu'il allait souffrir et mourir. Les disciples ne voulaient rien entendre, ils refusaient d'y croire. J'imagine très bien que l'ambiance a dû être pesante. Même si les disciples ont tout fait pour refouler ces allusions. Mais la peur les a certainement accompagnés tout au long du chemin. Et l'espérance de la résurrection, que Jésus a également évoqué sur ce chemin, était tout simplement impossible à imaginer. Comment ont-ils dû se sentir face à la peur de perdre un être cher ? Comment nous sentons-nous lorsque nous accompagnons une personne qui n'a probablement plus que quelques semaines à vivre et à laquelle nous devons dire adieu ? Et pour les habitants de Jérusalem, il y a 2500 ans, après toutes les souffrances endurées, comment ont-ils entendu cette annonce du prophète Esaïe qui leur dit : « Réjouissez-vous ! » ? 

« Réjouissez-vous avec Jérusalem, faites d'elle le sujet de votre allégresse, vous tous qui l'aimez. »

Esaïe (Océane Sofia)

Comment résonne donc le texte d’Esaïe ? Je trouve fascinant la manière dont ce passage est construit. À première vue, la joie encadre tout le texte : on y trouve l’idée de se réjouir, d’allégresse, d’amour, de réjouissance, de savourer avec bonheur, le cœur sera dans la joie. Mais après ces premières invitations à la joie vient une phrase qui donne le ton à tout notre passage : le deuil. Ainsi, une question se pose : Qu’est-ce qui cause le deuil, alors que le prophète invite à être dans la joie ? Il y a longtemps, au VIème siècle avant notre ère, avant la rédaction de ce texte, l’armée babylonienne a pris la ville de Jérusalem, détruit son Temple et déporté une partie de la population à Babylone. Cet événement — que l’on appelle l’exil — a été vécu comme un véritable deuil pour le peuple. Comment parler de joie à un peuple qui a connu la destruction, l’exil et la perte de tout ce qui fondait son identité, sa raison d’être, sa raison de croire ? 

C’est précisément là qu’apparaît un thème central : celui de la consolation, du réconfort. Dans le texte d’Ésaïe, la consolation n’est pas seulement une parole douce ou une simple marque de compassion. Elle est bien plus concrète. Consoler, c’est fortifier, relever, redonner vie. De quoi le peuple avait-il besoin ? De retrouver un lieu où la présence de son Dieu puisse de nouveau être reconnue. Une présence qui remplit, qui restaure, qui déverse « la paix comme un fleuve » et « la gloire comme un torrent ». Ce qui me frappe tout particulièrement, c’est que le mot deuil peut aussi évoquer l’idée d’« être asséché ». Comme une terre privée d’eau. Le deuil serait alors ce moment où tout semble sec, vide, immobile. Le temps semble se figer. Plus rien ne bouge. Le temps passe, la solitude nous gagne. Alors on espère que cela va changer. Se transformer et on se demande si quelqu’un peut venir nous consoler. Qui peut nous consoler ?

Comme une mère console ses enfants (Niels John)

Le prophète Esaïe prend au sérieux le deuil, celui des habitants de Jérusalem à son époque. Et notre deuil aujourd’hui. Il ne cherche pas tout simplement à balayer le deuil par la joie. Une vraie joie ne pourrait naître de cette manière. Au lieu de cela, Esaïe parle de consolation. « Consolez, consolez mon peuple ! » C’est ainsi que commence la deuxième partie du livre d’Esaïe. La consolation est le thème central d’Esaïe, la consolation qui doit se transformer en joie. Tout comme une mère console ses enfants, Dieu veut nous consoler. Cette image éveille en moi des souvenirs intimes de ma propre enfance. Un genou écorché, soigné avec tendresse. Ma mère qui me prend sur ses genoux, qui essuie mes larmes, qui me met un pansement, me consacre du temps. Bien sûr, mon genou n'était pas immédiatement guéri, peut-être que ça faisait même encore mal, mais cela n'avait plus d'importance. J’étais consolé, réconforté, rassuré. Je pense aussi à mes enfants, qui cherchent de la consolation, qui viennent nous voir avec leurs soucis. Vers ma femme, mais aussi vers moi. Des enfants qui cherchent des mots d’encouragement et de la proximité. Quand j’étais enfant, cela me faisait du bien quand ma mère me consolait. Et aujourd'hui, où puis-je trouver du réconfort ?

Et si Dieu me console ? (Niels John)

Et Dieu ? Comment Dieu nous console-t-il ? Chers frères et sœurs dans la foi, à la fin de son livre, le prophète Esaïe esquisse une utopie de la joie. La paix coulera comme un fleuve à travers la ville, et la gloire des nations comme un torrent impétueux. Une telle utopie peut-elle consoler ? Des images de paix et de richesse à Jérusalem – précisément à Jérusalem, où la violence, la guerre et le deuil font à nouveau partie du quotidien ?

Une telle utopie peut-elle nous réconforter ? Oui, je crois que la vision d’Esaïe peut réconforter. Elle peut réconforter parce qu’Esaïe prend au sérieux la souffrance et le deuil. Il nous parle de Dieu qui ne se résigne pas à la souffrance et à la mort, qui prend soin de nous, les humains, avec une tendresse maternelle, qui compatit à notre souffrance et partage notre deuil, qui montre des émotions et veut apporter du réconfort. Comme une mère console ses enfants… 

Et je fais l’expérience de cette consolation de Dieu dans la communion avec des personnes portées par la même espérance. Aujourd’hui, en ce dimanche matin, et d’autres jours encore. Je fais l’expérience de cette consolation lorsque des personnes me racontent comment nos prières, nos pensées et notre aide les ont soutenus dans leur deuil. Je fais l'expérience de cette consolation lorsque, dans mon deuil d'un être cher, je repense avec gratitude aux beaux moments passés ensemble. Quand je repense à ces merveilleux instants que Dieu m'a offerts avec cette personne. Peu à peu, mon deuil se transforme en joie.

Une graine de blé doit mourir (Océane Sofia)

Lors d’une matinée avec des enfants, nous leur avions posé une question. Est-ce que des émotions qui semblent, à première vue, totalement opposées — comme la joie et la tristesse — peuvent pourtant se répondre ? Et très naturellement, ils nous ont répondu que la joie et la tristesse vont souvent ensemble.

Qu’on ne peut pas vraiment comprendre la joie sans avoir connu la tristesse. 
Qu’on ne peut pas pleinement vivre la joie sans être passé un jour par la tristesse.

Et je me suis dit que ces enfants étaient déjà, d’une certaine manière, philosophes et sages.
Pas de joie sans tristesse.
Pas de vie sans mort.
Pas de joie sans deuil.

Ces paradoxes peuvent nous sembler difficiles à tenir ensemble. Et pourtant, il est difficile de les ranger dans des cases séparées, comme si nous pouvions simplement passer de l’une à l’autre. Tout cela fait partie d’une même réalité de la vie. D’une même terre qui nous habite. Comme l’image de la graine de blé qui tombe en terre. En acceptant de disparaître dans la terre, la graine peut s’ouvrir. Elle devient alors prête à accueillir l’eau du ciel qui viendra irriguer la terre et permettre à une nouvelle pousse de grandir. 

Peut-être en est-il un peu de même pour nous ?
Lorsque nous acceptons de traverser nos deuils, lorsque nous osons reconnaître nos sécheresses, nous pouvons alors recevoir l’eau de la consolation que Dieu nous promet : cette paix qui coule comme un fleuve et cette gloire qui déborde comme un torrent. 

Et c’est précisément là que la joie de Pâques vient nous rejoindre. La joie de Pâques ne nie pas nos deuils. Elle ne les efface pas d’un coup. Mais elle vient nous retrouver au cœur même de ces lieux de sécheresse pour nous conduire vers la vie. Je prie pour que la joie de Pâques nous rejoigne où que nous soyons et nous remplisse de la paix.

Amen.