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Un miroir qui ne souffre pas

 
3 min de lecture
Révolution
Les chatbots offrent écoute et conseils, mais leur approbation sans réciprocité peut brouiller l’image de soi et donner l’illusion de maîtriser. Comment garder son esprit critique et préserver le lien humain?

Demander conseil sur sa vie à un chatbot est devenu banal. Selon Gerrit Weber, médecin associé à l’Unité de psychiatrie ambulatoire d’Yverdon et de Sainte-Croix, le besoin d’accompagnement et de conseils personnels est «la première raison pour laquelle les gens utilisent ces chatbots». Cette confidence à une machine change-t-elle la manière dont on se construit des repères? Damian Laird, formateur spécialisé en intelligence artificielle et cofondateur de la communauté CoLabIA, qui propose des ateliers d’expérimentation gratuits à Lausanne, voit un premier risque dans la complaisance de ces outils. Les modèles sont affinés par des évaluateurs humains, «le risque est d’inclure des biais cognitifs: l’IA nous renvoie dans ses réponses ce que nous cherchons à confirmer». Utilisées sans regard critique pour des questions existentielles, elles peuvent «cristalliser des idées que l’on a de soi-même».

Optimiste, Gerrit Weber fait le pari que cette tendance à aller dans le sens de l’utilisateur est un défaut de jeunesse: «On pourrait très bien inciter la machine à un peu plus de confrontation, si c’est le meilleur chemin pour avancer.» Il rappelle aussi qu’approuver d’abord le patient est l’une des premières techniques qu’apprend un thérapeute pour nouer le lien.

Les deux interlocuteurs se rejoignent sur un point: la limite est ailleurs. Pour Gerrit Weber, la machine sait que nous avons besoin d’être pris au sérieux, écoutés, confortés ou confrontés, contrairement à elle. «Elle agit donc en ce sens, mais il n’y a pas de réciprocité.» Or, ajoute-t-il, «on part de l’idée que celui qui est en face de soi est un peu comme soi. C’est à la base des relations». Damian Laird le formule autrement: «Ces modèles peuvent imiter l’émotion, mais n’ont aucune notion de ce qu’est l’existence humaine».

L’illusion de maîtriser
Se faire une place, c’est aussi acquérir des compétences. Là encore, Damian Laird met en garde: l’IA peut donner l’impression d’une maîtrise d’un sujet, mais la maîtrise vient de la friction, de la confrontation à la difficulté. Il relève un paradoxe de notre époque: on nous promet une toute-puissance tout en nous disant que nous sommes remplaçables. «Dans l’imaginaire collectif, c’est assez schizophrénique.» Si chacun interroge le même système, les repères risquent de s’aligner. Ces technologies, explique le formateur, «tendent à chercher des médianes de probabilité», comme ces vins qui, à force de viser les goûts des grands critiques, deviennent uniformes. Il nuance toutefois: «On craint que les algorithmes nous amènent à trouver une sorte de milieu dans la diversité des choses. Peut-être qu’avant, avec moins de sources, on avait accès à des opinions plus diverses, mais peut-être aussi que cette uniformisation existait déjà largement.»

Reste une inquiétude pour Gerrit Weber: la vitesse du changement. «Un symposium sur l’IA en psychothérapie est prévu en mars 2027, et son programme sera sans doute caduc avant même qu’il ait lieu», illustre-t-il. «La science a besoin d’une certaine lenteur. C’est nécessaire pour être sûr, pour s’assurer que l’on respecte des normes déontologiques, pour mener des expériences reproductibles. En attendant, ceux qui font vraiment les expériences, ce sont les patients.»

Damian Laird utilise lui-même l’IA comme «partenaire d’entraînement». «Je lui demande de confronter mes idées, mais je prends toujours ce qu’elle me répond avec des pincettes.» Il conclut: «On ne devrait pas oublier de se retrouver soimême, mais aussi de retrouver les autres. S’il y a un moment où l’on devrait se dire que ça fait du bien d’être ensemble, c’est maintenant.»