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Cathédrale Saint-Pierre © Réf-Médias

Écouter le culte

Rousseau, chassé de partout et persécuté, se réfugie sur la petite île Saint-Pierre du lac de Bienne. Il y découvre les bienfaits du farniente. Ce n’est pas une paresse ou un ennui, c’est goûter au simple fait d’exister. Rousseau est profondément théologien et mystique, ses racines sont bibliques : dès la première page de la Bible, on voit Dieu tisser avec l’humain une relation puis le mettre au travail. Tout de suite après vient ce repos que Rousseau appelle le « précieux farniente ». Il s’articule fort bien avec les deux autres : le travail et la prière. Peut-être que notre époque est malade d’avoir oublié ce trépied ?

Prédication

Référence(s)
Genèse
Chapitre
1
Versets
27
à
31
Genèse
Chapitre
2
Versets
1
à
3
Psaume
Chapitre
46
Versets
11
à
12
Jean
Chapitre
6
Versets
15
Apocalypse
Chapitre
8
Versets
1

En 1762, Rousseau publie deux de ses œuvres principales : Du contrat social et l’Émile, et cela passe mal : le Parlement de Paris et les autorités de Genève condamnent ces ouvrages, il doit fuir la France et Genève, il se réfugie sur la petite île de Saint-Pierre sur le lac de Bienne. Son exclusion de la société humaine est pour lui une souffrance, qu’il va arriver à transformer en expérience philosophique et spirituelle. C’est ce que rapportent ses Rêveries du promeneur solitaire. Il y fait une expérience qui sera pour lui fondatrice et lui donne du bonheur : 

« Le précieux farniente fut la première et la principale de ces jouissances… un état où l’âme trouve une assise assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir… sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence… Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier. De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu. »

Rousseau est profondément théologien et lecteur de la Bible, cela a nourri ce qu’il exprime ici en termes séculiers. Partons à la recherche des sources biblique de son « précieux farniente ». 

Genèse 1:27-2:3 : bénir, travailler, se reposer

Le premier à s’y adonner est Dieu lui-même, nous dit la Genèse :

Dieu créa l'être humain à son image, à l'image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa. 28Dieu les bénit et Dieu leur dit : « Portez du fruit … 31Dieu vit tout ce qu'il avait fait. Et voilà, c'était très bon. Il y eut un soir et il y eut un matin : sixième jour. 2:1Le ciel, la terre et tous leurs éléments furent achevés : 2Dieu acheva au septième jour l'œuvre qu'il avait faite, et il arrêta au septième jour toute œuvre qu'il faisait. 3Et Dieu bénit le septième jour et le consacra car en lui il interrompit toute œuvre qu'il avait créée pour qu'elle se fasse. 

Nous voyons ici que Dieu a trois gestes essentiels qu’il nous appelle aussi à avoir, à son image : bénir, agir dans le monde, puis cesser de faire. 

« Bénir » n’est pas seulement une parole, c’est une ouverture de Dieu vers nous, c’est une main tendue pour s’articuler avec nous : cela nous appelle à la foi, à la prière, à l’écoute. Nous avons donc ces trois gestes : prier, travailler, et « farnienter ». Voilà le trépied essentiel que la Bible nous propose dès sa première page comme fondation de la vie bonne. 

Peut-être que notre époque est malade d’avoir oublié ce trépied ? 

Abraham, Isaac et Jacob : prier, agir et rester là.

En tout cas, les patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, eux, n’ont pas oublié ce trépied de l’existence. Abraham est mis en route par la bénédiction de Dieu, il avance et il agit ardemment, mais ce n’est que quand il fait place au 3e pilier, après pas moins de 6 chapitres d’aventures, que sa vie va pouvoir devenir féconde :

Comme Abraham était assis à l’entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. Il leva les yeux, et regarda : et voici, trois hommes étaient debout près de lui. ( Genèse 18:1-2) - Moment clé dans sa vie.

Ce « farniente » est un éveil à son être profond, il est une ouverture à un essentiel qu’il ne voyait pas, à ce qui vient, survient, advient. Ce farniente d’Abraham nous permet de nous ajuster avec Dieu et avec la réalité complexe de notre existence. 

Isaac, son fils, conjugue, lui aussi, la prière, le travail de creuser des puits dans le désert, et aussi :

Vers le soir, Isaac sortit pour musarder dans la campagne ; il leva les yeux et vit des chameaux qui arrivaient. (Genèse 24:63) - Moment clé dans sa vie.

Le petit-fils Jacob est spécialiste de la communication directe avec Dieu, il est spécialiste du combat spirituel et de l’action, mais aussi, viscéralement, dit le texte :

Jacob était un homme tranquille, qui restait sous les tentes. (Genèse 25:27)

Pas tout le temps, manifestement, mais c’est cela qui lui permet d’être ouvert à des possibles inouïs, et d’oser tracer un chemin de bénédiction.

Psaume 46:11-12 – la pause dans la prière

Je pense ensuite à ces Psaumes qui sont jalonnés de ce mot hébreu « Sélah » traduit parfois par « Pause ». C’est un appel à faire une pause même dans notre prière, même dans notre louange, même dans notre écoute de Dieu. C’est un temps d’arrêt pour laisser la prière agir, trouver l’assise de notre être comme le dit Rousseau. Dans ce Psaume, Dieu nous appelle :

Arrêtez, et sachez que je suis Dieu : au-dessus des nations, au-dessus de la terre. L’Éternel des puissances est avec nous, Le Dieu de Jacob est pour nous une haute retraite. — Sélah (Pause).

Ajuster ainsi notre être dans la vie : non pas au-dessus de Dieu en lui donnant des ordres « Fais-moi ceci », « Donne-moi cela », mais prendre le temps de reposer notre être dans la confiance en Dieu qui garde notre être.

Jean 6:15 - Jésus reste là, seul

Ensuite, on voit Jésus lui-même pratiquer ce temps de retrait hors de toute activité : régulièrement, il renvoie la foule et même ses plus proches pour prier mais aussi simplement pour être seul un moment, comme dans ce passage :

Sachant qu’ils allaient venir s’emparer de lui pour le faire roi, Jésus se retira de nouveau sur la montagne, lui, tout seul.

Apocalypse 8:1 - un silence

Et finalement, l’Apocalypse. Elle parle en réalité du présent, de l’accomplissement du salut dans notre vie en cours. L’Apocalypse nous révèle :

Il ouvre le septième sceau, alors il y a dans le ciel un silence d’environ une demi-heure.

Le 7e sceau c’est quand nous atteignons dans notre évolution quelque chose qui est de l’ordre du 7e jour de la Genèse : l’harmonie du spirituel et de notre vie en ce monde, avec aussi cet art d’avoir une simple demi-heure de silence, de « précieux farniente », formant avec la prière et l’action le trépied de la vie humaine.

L'illusion de la performance : j'existe même quand je ne fais rien

Pourquoi avons-nous alors tant de mal à prendre volontairement une demi-heure pour ne rien faire ? Prier, nous y arrivons à peu près ; faire mille choses dans notre journée comme travail et comme loisirs, nous y arrivons très bien. Mais ne rien faire une demi-heure nous ennuie, nous culpabilise, et peut-être même nous angoisse quelque peu. Ce simple fait montre que se joue là quelque chose d’essentiel. Or, c’est toujours difficile de toucher à quelque chose d’essentiel pour nous. Mais, comme le dit Rousseau, pour poser notre être sur l’être dans le présent, et non sur le faire ou l’avoir.

C’est ce qui permet à Abraham de voir ce qu’il ne savait pas voir. Il a pris la peine de demeurer un moment sans rien faire devant sa tente : il attend sans savoir ce qu’il attend mais il est déjà prêt à replier sa tente pour se mettre en route. Excellent.

Le seul fait de choisir délibérément de prendre un moment pour ne rien faire : c’est déjà remettre notre être sur son assise. Nous avions l’impression que pour être, il nous fallait être performant dans nos activités, performant en amour et même dans notre prière. Il est bon de mettre les choses en place : j’existe même quand je ne fais rien. C’est parce que je suis que je peux agir, aimer, penser et prier. Ce n’est pas l’inverse.

Une pure grâce : du « Je suis » au « Me voici »

Prendre le temps de goûter que j’existe, être en éveil d’un son, de la température, inspirer de l’air, sentir que je peux dire « je », que je pense, que je suis, moi dans le présent, ici. C’est ce que perçoit Rousseau grâce à son farniente dans le léger clapotis du lac. Nous n’avons pas à mériter le fait d’être. C’est une pure grâce : dans la Genèse, quand Dieu bénit l’humain, quand Dieu le voit et dit que c’est « très bon », quand Dieu l’appelle « humain » et le reconnaît être « à son image » : c’est avant même que nous ayons commencé à prier ou à faire quoi que ce soit.

Jésus nous ouvre le chemin pour pouvoir dire ainsi en vérité « Je suis », à sa suite. C’est cela que nous fait goûter le précieux farniente. C’est seulement alors que nous pourrons dire cette autre parole essentielle de la Bible : « Hinnéni », en français « me voici », moment clé où la personne se rend présente à Dieu et au monde, qu’elle peut alors prier et agir, avancer.

Un exercice spirituel : habiter le présent

Le geste du précieux farniente s’exerce. Certaines spiritualités invitent à faire le vide en soi, la Bible nous invite ainsi plutôt à nous recueillir et goûter le fait d’être. Certains nous invitent au « lâcher-prise », la Bible nous propose plutôt de sentir que « Je suis », en vérité, afin de s’en saisir pour un « Me voici ».

C’est ce que prépare le temps où nous choisissons de ne rien faire, restant là, un moment en silence, seul, comme Jésus le pratique. Rêvasser, sentir notre être vivant, notre être dans le présent, ni dans le passé ni dans l’anticipation. Sentir la plénitude d’être. Sentir ce souffle qui anime notre âme, notre vie. Sentir que nous pensons, que nos sens et notre prière font que nous sommes reliés.

Le jour du shabbat, une fois par semaine, est une façon de codifier cet exercice essentiel. Mais c’est à chacun de trouver son juste rythme, de sentir quand prier, quand agir et quand se retirer pour ne rien faire, en silence.

Vivre plutôt que produire : la bénédiction d'être déjà saint

Pourquoi avons-nous du mal à prendre un temps de salutaire farniente ? Nous avons alors l’impression de tomber dans le néant, à tort. Cela nous permet de désenfouir l’essentiel : le fait d’être, la réceptivité, la grâce. Quand nous ne faisons rien, notre conscience nous accuse : « J’ai perdu mon temps, je n’ai rien fait. » Montaigne répond à cela : « Quoi ? n’as-tu pas vécu ? C’est non seulement fondamental mais c’est la plus illustre de nos occupations. »

La prière et l’action sont dans la vocation de l’humain, mais sans le farniente ces nobles activités, sans cesse, nous chuchoteraient : tu n’es pas assez saint. Non répond le farniente : tu es déjà saint puisque Dieu te bénit. Alors notre rêverie peut laisser se combiner librement en nous : notre intellect, notre spiritualité, notre émerveillement se tisser au sein de notre « je suis », grâce à Dieu.

 

Pour toute réaction, n'hésitez pas à contacter le pasteur Marc Pernot via son site Eglise protestante en ligne | Je Cherche Dieu