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Reconnaissance des cas d’abus : l’Eglise réformée suisse ouvre le débat

22 octobre 2026
 
5 min de lecture
L’Eglise réformée de Suisse pourrait débourser jusqu’à 20'000 francs par victime pour les cas d’abus commis en son sein, même si l’acte est prescript ou si l’auteur est décédé. Le Synode en débattra début novembre.

Comment reconnaître le tort subi par les personnes ayant été abusées au sein de l’Eglise évangélique réformée en Suisse (EERS) ? Cela pourrait se traduire par le versement d’une somme d’argent plafonnée à 20'000 francs. C’est le projet que l’exécutif de la faîtière des réformés suisses met en discussion lors du prochain Synode (organe délibérant), qui siègera à Berne les 2 et 3 novembre.

Hormis des prestations pécuniaires, la proposition du Conseil de l’EERS prévoit également que la reconnaissance des abus dénoncés puisse passer par des gestes symboliques : notamment des excuses publiques ou des mesures de sensibilisation.

Reconnaissance, non dédommagement

Ces prestations, toutefois, ne compenseront jamais les torts subis par les victimes, admet l’institution. Les mesures envisagées, matérielles ou immatérielles, ne pourront donc en aucun cas servir de dédommagement. Le Conseil de l’Église réformée le souligne dans sa demande adressée au Synode : ces gestes ne constituent pas une « indemnisation du préjudice », mais bien une expression de « reconnaissance » des cas d’abus.

Une commission indépendante procédera à cette reconnaissance, selon ce projet. Instituée au niveau national, elle se composera d’un maximum de sept experts, venant de domaines comme le droit, la psychologie, la médiation ou le soutien aux victimes. De son ressort : tout acte commis par une personne active au sein de l’EERS ou de l’une des Eglises cantonales.

Montant individualisé

Cette future commission déterminera aussi le montant à verser à chaque victime, sur la base de directives déjà en vigueur dans l’Eglise protestante en Allemagne et au sein de l’Eglise catholique en Suisse. Cependant, les responsables réformés suisses ne prévoient pas de barème fixe, Stefan Jütte, le porte-parole de l’EERS, l’a précisé au média alémanique ref.ch. Le montant versé aux victimes sera déterminé au cas par cas, selon la gravité et la durée de l’abus, ou ses conséquences physiques, psychologiques ou sociales sur la personne victime. La somme maximale de 20'000 francs fixée par victime correspond à la contribution la plus haute que peut verser également l’Eglise catholique en Suisse.

La démarche entend être ouverte à toute personne touchée dans son intégrité personnelle. Toutefois l’Eglise ne paiera pas si une indemnisation financière a déjà eu lieu, par exemple au terme d’une procédure judiciaire. Ainsi, les versements ne se feront que si aucun recours légal n’est possible, notamment en cas de prescription ou de décès de l’auteur présumé. En revanche, l’Eglise pourrait procéder à des gestes symboliques même dans les cas où des actions pénales sont en cours ou ont déjà été menées.

Rôle des Eglises cantonales

Même si les cas seront examinés par une commission nationale, le rapport prévoit que les victimes adressent leur signalement à l’Eglise cantonale au sein de laquelle l’abus s’est produit. Il s’agit ainsi d’assurer que les Eglises puissent prendre, si nécessaire, des mesures pour prévenir d’autres cas, par exemple si la personne qui a commis l’agression y est toujours engagée.

Pour la prise en charge des coûts, les Eglises cantonales seront également mises à contribution : c’est à elles que reviendra le versement des prestations de reconnaissance aux victimes. Le Conseil de l’Eglise réformée suisse considère en effet que l’Eglise cantonale où les abus ont eu lieu doit porter le potentiel préjudice financier. Dans les cas impliquant plusieurs Eglises, précise le projet, la commission nationale devrait pouvoir proposer une répartition des coûts.

Cette procédure pourrait entrer en vigueur dès l’automne 2027, si le Synode de l’EERS l’approuve lors de sa prochaine session.

Un pas dans la bonne direction, se félicite le Groupe SAPEC

Comment les associations représentant les victimes d’abus réagissent-elles à ce projet de « prestations de reconnaissance en cas d’atteinte à l’intégrité personnelle » élaboré par le Conseil de l’Eglise évangélique réformée de Suisse (EERS) ? Les réponses de Marie-Jo Aeby, cofondatrice groupe SAPEC (soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse) et en charge du lien de cette association avec les Eglises réformées.

Marie-Jo Aeby : A mes yeux, l’EERS empoigne le dossier par le bon bout en mettant en place une commission nationale pour le traitement de ces demandes. Cela permettra une égalité de traitement entre cantons. Par ailleurs, cette commission créera une distance bienvenue entre l’organe traitant la question et le personnel ecclésiastique au sein duquel l’abus s’est produit, un milieu souvent très soudé, dans lequel tout le monde se connaît et est tenté de protéger les auteurs. La question qui reste toutefois dans le projet réformé suisse, puisque les victimes devront déposer leur signalement au sein de leur Eglise cantonale, c’est de savoir comment celle-ci va traiter la demande avant de la transmettre à l’échelon national. C’est la grande inconnue.

Et que penser du montant des indemnités matérielles prévues ?

La compensation financière constitue un signe de reconnaissance, mais ce n’est pas le plus important... Que représentent vingt mille francs par rapport à une vie brisée ? Ce qui est essentiel, c’est que les personnes victimes puissent être crues. Il leur faut de nombreuses années avant d’oser prendre la parole – et nombreuses sont celles qui ne le font pas – parce qu’elles pensent qu’on ne les croira pas, qu’on écoutera davantage les dénégations des auteurs d’abus, en position de supériorité et aimés de leur communauté. Par ailleurs, on ne parle pas seulement d’abus sexuels, mais aussi d’abus d’ordre spirituel, d’emprise, souvent bien plus délicats à discerner. Dès lors des paroles publiques de reconnaissance de ce que la personne victime a subi, ou des excuses officielles, sont bien plus significatives qu’un dédommagement matériel pour que les victimes se sentent reconnues et qu’elles puissent avancer dans leur reconstruction.