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© Céline Prior/Editions Libella
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© Céline Prior/Editions Libella

Ecrire pour défaire les tabous

 
3 min de lecture
Enquête
Comment se construire quand un bout de l’histoire familiale est flou ou manquant? Des autrices et auteurs contemporains décortiquent le passé, moins pour en guérir que pour le comprendre.

Dans Mon vrai nom est Elisabeth (2025, Editions du sous-sol), Adèle Yon enquête sur sa grand-mère qu’elle a connue internée, réduite à sa schizophrénie. La narratrice nous fait partager sa peur d’être elle-même touchée par la maladie mentale – l’un des moteurs de sa quête. Elle emmène ses lecteurs à travers diverses archives d’hôpitaux psychiatriques, creuse l’histoire de la prise en charge des maladies mentales en France.

Sous sa plume, plusieurs couches du passé se dévoilent et l’image d’Elisabeth se fait plus nette, vivante, complexe. On découvre une femme blessée, exubérante, peut-être trop pour sa belle-famille bourgeoise… Le roman, succès de librairie, n’est pas le seul à creuser une histoire de famille en se basant sur des archives et une enquête de terrain. Inceste, passé collaborationniste ou trauma de guerre ont donné lieu à quantité d’ouvrages du genre ces dernières années.

L’autobiographie, les Mémoires ou romans racontant l’histoire familiale n’ont rien de neuf en littérature, rappelle Nathalie
Piégay, professeure de littérature à l’Université de Genève. En revanche, dans nombre d’ouvrages récents, «la forme est innovante. On affiche l’enquête, les obstacles à surmonter». Les pièces de correspondance sont parfois reproduites, les procédures pour avoir accès aux archives, décrites par le menu. «Cela apporte un effet de vérité. Et montre au passage que les écrivains d’aujourd’hui se sentent proches des démarches de sciences humaines, d’histoire et de sociologie», observe
Nathalie Piégay.

Déplier l’histoire familiale
«C’est aussi une tendance à sortir de plus en plus du roman, car notre imaginaire fonctionne de plus en plus mal ou n’est plus compris. Il passe aujourd’hui beaucoup par l’image, est absorbé par les films et les séries», observe Pascale Gautier, éditrice chez Buchet-Chastel, qui, au contraire, défend la force du romanesque.

Ainsi, dans Eugénie sous les bombes (2026, Buchet-Chastel), Anne Percin redonne vie à son arrière-grand-mère en se basant sur un réel récit d’époque. Mais à partir d’un maigre matériau d’origine (un cahier de quelques pages), elle donne formidablement chair à ce personnage, héroïne ordinaire de la Première Guerre mondiale. On peut y voir une manière de rendre hommage à son aïeule, de se relier à elle. Mais aussi de déplier l’histoire familiale – qui a été transmise de manière ambivalente et partielle –, de rentrer dans l’intime. «On est dans une époque où l’on exprime davantage; on sort du silence. Ces enquêtes ne révèlent pas forcément des choses plus noires que par le passé sur la famille, mais elles libèrent une parole», observe Pascale Gautier, qui constate que ces romans contemporains explorent aussi souvent des perspectives féminines inédites.

Transformer, pas guérir
L’épreuve pour accéder à la vérité, dénouer certains tabous est souvent vécue comme une transformation permettant d’accéder à une autre dimension de soi. Attention cependant à ne pas voir dans ces objets littéraires très aboutis des thérapies, des outils pour se défaire d’un trauma. «La question soulevée est plutôt celle de la responsabilité: ‹ Que faire de cette histoire, quelle est ma responsabilité?» analyse Nathalie Piégay. «Je résiste à l’idée que l’on cherche à (se) guérir car écrire un livre prend des années.

Les auteur•ices ont besoin de savoir, de comprendre, de s’approcher de la vérité», estime Caroline Coutau, éditrice chez Zoé. Elle a notamment publié La Bibliothèque retrouvée en 2025, où Vanessa de Senarclens se lance dans une quête de plusieurs années entre l’Allemagne et la Russie sur une bibliothèque familiale dont il ne lui reste que les fiches.

Une collection fantôme dont la famille préfère ne rien savoir, qui raconte évidemment un trauma et un pan d’histoire européenne. C’est ici que le besoin individuel de se comprendre rejoint l’Histoire. Et contribue à une autre forme de transmission, collective cette fois-ci.