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Les médecins chrétiens vivent discrètement

14 octobre 2026
 
5 min de lecture
Si la médecine holistique reconnaît la spiritualité comme un élément indissociable de l'être humain, les médecins chrétiens marchent sur des œufs quand il s’agit d’en parler avec leurs patients. Il ne leur est pas interdit d’aborder le sujet de la foi, pourtant une retenue particulière est attendue de leur part. C’est une question de déontologie professionnelle – mais pas seulement.

Pour un médecin chrétien, parler de foi avec un patient n’est pas interdit. En cherchant un peu, nous en avons d’ailleurs trouvé deux qui ont tenté l’expérience. Le premier, un psychiatre fribourgeois, laisse délibérément traîner une bible sur son bureau et aborde très volontiers le sujet avec ses patients, s’ils lui posent des questions. Interrogé, il affirme avoir déjà eu de passionnants échanges avec des personnes qui avaient saisi la perche.

Le second, un généraliste genevois, a fait des expériences décevantes. Il semble en effet que certains patients s’imaginent, à tort, que le médecin chrétien va faire de la charité. « Aujourd’hui je ne dis plus que je suis chrétien ; quand je le fais, on ne veut plus me payer », confie-t-il à peine sur le ton de la boutade. Selon lui, l’image que les gens se font d’un médecin chrétien (humanité accrue, dévotion à autrui) est en cause.

Limite peu claire

Par ailleurs, il existe une association des médecins chrétiens romands (AMCR). La présidente, Aline Sanchez, explique que parfois, certains membres mettent eux aussi une bible en évidence dans leur cabinet, ou alors ils déposent un livre chrétien dans la salle d’attente. « Je pense que ce sont des choses qui sont acceptées, tant qu’elles peuvent être considérées comme une ouverture à la discussion et que ce n'est pas une façon de forcer le patient à aborder le sujet de la spiritualité ou de la religion », poursuit-elle. Une chose est sûre : l’attitude des médecins chrétiens varie d’une personne à l’autre. Par exemple, plusieurs d’entre eux, dont un membre de l’AMCR, nous ont assuré qu’ils n’avaient pas du tout envie de parler de leur foi sur leur lieu de travail. Et Aline Sanchez d’ajouter : « Je pense aussi qu’on ne s’adresse pas de la même façon à un patient dont on ignore s’il est chrétien, et à un patient qui nous a fait part de sa foi. Le problème est de savoir jusqu'où nous pouvons aller. »

Interrogée, la Fédération des médecins suisses (FMH) répond que le médecin est soumis à un code de déontologie qui lui impose de faire preuve de réserve dans le cadre des consultations. En particulier, il ne doit pas abuser de la confiance, de l’ignorance, de la crédulité ou du désarroi du patient. « Concrètement, une profession de foi pourrait s’avérer délicate, voire inappropriée, indique la FMH. Pour le médecin, il s’agit donc de faire preuve de retenue et d’une prudence particulière. Tout prosélytisme nous paraîtrait inapproprié dans le cadre d’une consultation médicale. »

Réclame interdite

Pourtant, certains patients sont intéressés à discuter de foi en Dieu ou de spiritualité au sens large avec un professionnel de la santé. « Si je me sens suffisamment en confiance, j’aime bien parler de mes convictions spirituelles, mais j’évite de le faire si j’ai l’impression que le médecin ou le soignant ne sera pas réceptif », témoigne ainsi une patiente que nous appellerons Aline, et qui précise n’appartenir à aucune Église (*). On trouve aussi des gens qui désirent être soignés par un médecin chrétien, par préférence ou parce qu’ils pensent qu’ils seront mieux soignés. Il arrive d’ailleurs que certaines personnes s’adressent à l’AMCR pour en trouver un. « Nous ne donnons pas suite à ce type d’e-mails », lit-on sur le site de l’association. « Ce n’est pas que nous cherchons à nous cacher, mais notre but est de soutenir nos membres, et non pas de mettre en relation des patients et des médecins », souligne Aline Sanchez.

À noter que l’AMCR ne fait pas non plus de réclame, « car ce serait contraire à la loi interdisant à notre métier toute publicité. » En tout état de cause, l’association ne fait pas beaucoup parler d’elle. « C’est la première fois que nous répondons aux questions d’un journaliste », confie Aline Sanchez. Fondée en 2008, l’AMCR se définit comme « un réseau de professionnels ouvert à tous les profils de chrétiens actifs en tant que médecins, médecins dentistes diplômés, étudiants en médecine ou en médecine dentaire ». 

Aussi à l’étranger

Si l’AMCR a été fondée en 2008, la Suisse comptait déjà des rassemblements d’étudiants en médecine chrétiens dans les années 1980. Vers 1990, une première association a vu le jour. L’AMCR a pris le relais en démarrant ses activités avec une vingtaine de membres actifs seulement. Elle en compte maintenant environ 70 sur l’ensemble de la Suisse romande.

À l’étranger, on trouve d’autres organisations, essentiellement catholiques, comme le mouvement Emmanuel Médecins, créé en 2007 par la Communauté de l’Emmanuel, ou l’association Soignants et Chrétiens, un mouvement médico-social qui promeut une réflexion éthique et spirituelle sur le soin, l'exercice médical et les institutions de santé. Au niveau mondial, citons l’International Christian Medical and Dental Association (ICMDA), active dans plus de 90 pays et d’orientation évangélique.

Quid de la prière avec les patients ?

Selon certaines études américaines (voir aussi ici), 75 % des médecins déclarent que leurs patients évoquent parfois ou souvent des questions spirituelles telles que la prière. Les deux tiers estiment que l’expérience de la maladie renforce leur intérêt pour les questions religieuses et spirituelles, et 75 % considèrent que la prière a un effet positif dans le domaine des soins de santé.

Mais prier avec le patient ne peut pas se faire sans garde-fous : ce doit être le souhait et l’initiative du patient ; le professionnel de santé ne doit jamais recourir à une quelconque forme de contrainte, mais peut toutefois informer le patient ayant une pratique religieuse ou spirituelle qu'il est disposé à prier avec lui, si tel est son désir ; le patient est alors libre de demander une prière ; et, en tous les cas, il doit se sentir libre de révéler ou non des informations sur sa vie spirituelle. En Suisse, le point de vue de la FMH sur la prière avec les patients est le même que pour la confession de foi : une extrême précaution s’impose et tout prosélytisme serait « inapproprié ».