
La prière sacerdotale de Jésus en Jn 17 est restée sans réponse, l’Église n’est ni une ni unie et si la multitude de confessions qui existe de par le monde de prime abord semble freiner le témoignage de l’Eglise, la pluralité des confessions garantit une émulation spirituelle et préserve la liberté de conscience. C’est dans ce concert de voix que la quête de sens trouve son authenticité.
Prédication
Nous voici réunis en ce 7ème dimanche de Pâques qu’on pourrait qualifier de petit poucet des dimanches. Pris en sandwich entre le long WE de l’Ascension et le long WE de Pentecôte on ne sait pas trop ce qu’il faut en faire. Sinon, après avoir fait une balade dominicale ensoleillée et avant le retour de la pluie, se préparer à voir le match Real Madrid- FC Barcelone ce soir dés 18h.
Papa n’était pas un fan de foot mais il était catalan alors quand le Real affrontait le Barça, la vie s’arrêtait à la maison et il prenait possession de la télécommande. A part ça c’est un dimanche un peu terne Jésus étant monté au ciel à l’Ascension et l’Esprit n’étant pas encore descendu sur l’Église à Pentecôte, on n’a pas grand-chose à dire...
J’imagine qu’à un certain moment un théologien s’est dit : « Et si nous proposions pour ce dimanche coincé entre deux longs WE un thème rassembleur, un thème sur lequel tout le monde est d’accord, que diriez-vous du thème de l’unité ? « Et c’est ainsi qu’aujourd’hui 7ème dimanche de Pâques 2026 nous nous retrouvons à méditer ce passage biblique en Jn 17 appelé: «La prière Sacerdotale » où Jésus prie :
« « Père je te prie pour ceux qui croiront en moi, afin que tous soient un comme toi et moi nous sommes un. »
Alors évidemment on est tous d’accord, personne n’est pour les divisions et les séparations, on voudrait tous faire partie de la même grande famille humaine dans laquelle règne la paix et l’harmonie.
Dans la réalité, la bonne entente et l’harmonie entre nous c’est pas toujours évident évident..
Par exemple si vous êtes invité à un repas de famille et que votre belle-mère n’arrête pas de vanter l’ex de votre compagne qui avait une si bonne situation, était si intelligent, et serviable... et bien par la force des choses vous n’avez pas l’impression de faire bloc avec le reste de la famille...
Vivre ensemble dans la bonne entente comporte de sérieux défis. Nos deux réformateurs Ulrich Zwingli et Pierre Viret représentés sur les vitraux derrière moi seraient bien du même avis, eux qui ont décidé de quitter l’Église de Rome qui à leur époque était la seule Église instituée, autorisée et officielle. Elle était l’archétype de ces systèmes politiques qui avant les Lumières prônaient la pensée unique. « A chaque royaume sa religion » Cuius regio, eius religio. Dans le St-Empire romain germanique, tous les sujets du prince devaient adopter la même religion que lui. Zwingli et Viret (originaire d’Orbe et ami de Calvin) se sont opposé de toutes leurs forces à ce principe en appelant à la liberté de conscience. Viret a d’ailleurs passé ses dernières années à fuir les persécutions nées du pouvoir politique d’imposer sa religion au peuple.
Remarquez qu’aujourd’hui encore certains dirigeants s’efforcent de contraindre leur population à penser de la même manière qu’eux. Il est étonnant de voir que le président russe ait réussi à faire croire à un tiers de sa population que les Ukrainiens sont des nazis et qu’on peut donc les attaquer ! Quant au président nord-coréen il a tout bonnement coupé l’internet pour que tout le monde pense comme lui. Son voisin le président Xi s’énerve que le Tibet et surtout Taiwan revendiquent leur indépendance. D’une certaine manière eux aussi sont pour l’unité, mais c’est l’unité de leur empire.
Et puisque nous voilà sur le terrain de la politique constatons qu’à l’Ouest personne ne sait plus vraiment ce que veut le président Trump, certains doutent qu’il le sache lui-même... Ce que l’on sait c’est qu’il est le meilleur et qu’il aimerait que nous portions tous des casquettes rouges. Je sais, je vous avais promis de ne plus parler de lui, mais parfois c’est plus fort que moi et je rechute...Un journaliste qui ne manquait pas d’humour disait à son sujet que quand on ne sait pas où on va on risque bien de se retrouver ailleurs...
Vous voyez où je veux en venir n’est-ce pas ? La promotion d’une fusion dans un grand tout cela sentait le souffre hier comme aujourd’hui.
Que prie Jésus exactement ? Prie-t-il que toutes les croyantes et croyants du monde entier soient rassemblés dans une seule grande et unique Église, est-ce cela que Jésus imaginait ? Certains ont longtemps entretenu ce phantasme surtout lors du rapprochement œcuménique d’il y a une cinquantaine d’années.
Si c’est bien là le sens de la prière de Jésus on se dit que Dieu le Père ce jour-là a fait la sourde oreille...
Car la réalité est que le Christianisme est composé de dizaines de confessions chrétiennes qui se distinguent par des différences culturelles ou historiques. D’une certaine manière l’Église universelle est à l’image de l’humanité. L’humanité est une et composée de différentes races et différentes cultures. La Suisse en offre un exemple parfait : une nation composée de différents cantons qui ont chacun sa propre culture et histoire.
Jésus a prié que nous soyons un ou unes... Évidemment il n’apprécie pas plus que vous et moi les séparations et les divisions. Mais il ne milite pas non plus pour la fusion servile dans un grand tout idéologique qui nierait nos convictions personnelles ou notre liberté de conscience. Le prêt-à-penser ce n’est pas vraiment ce qu’il a incarné. Au reste vous vous souvenez peut-être de cet épisode que l’Évangile nous rapporte quand un jour les disciples du Christ sont venus lui dire :
« Maitre, nous en avons trouvé d’autres qui se réclamaient de toi mais ils ne faisaient pas partie de notre petit groupe, alors nous les avons empêchés »
« Bravo ! leur répond Jésus. Laissez-les plutôt tranquilles, celui qui n’est pas contre nous est avec nous même s’il ne fait pas partie de « notre petit groupe ». »
Dans un ministère précédent, j’ai eu le bonheur de vivre la diversité des confessions chrétiennes. J’étais pasteur de rue auprès de personnes précarisées à qui on proposait une aide alimentaire. Les bénévoles de l’association qui distribuaient ces invendus provenaient de cultures presque aussi diverses que les bénéficiaires souvent issus de la migration.
A chaque distribution alimentaire il y avait là Jacques protestant bien de chez nous et un peu austère qui tenait les comptes. Il y avait Antonieta fervente catholique avec son bel accent napolitain qui était au poste des fruits et légumes. Il y avait Dieudonné, Congolais et Évangélique qu’on mettait à l’accueil avec ses presque deux mètres et 110 kilos les tricheurs dans la file d’attente ne faisaient pas les malins. Il y avait aussi Boris ce jeune combattant arrivé du Donbass Ukrainien et orthodoxe spécialiste informatique qui veillait sur l’ordinateur du centre. Éphrem originaire de Damas et de confession syriaque dont la maison avait été rasée par un bombardement. En les observant un jour j’ai réalisé que l’Église du Christ est très certainement « une » quelque part au ciel, dans le cloud. Mais pas ici. Ici sur terre elle offre autant de visages et autant d’histoires particulières qui font toute sa richesse.
Mon collègue Pascal-Emmanuel Gobry (in Patheos 2014) le formule ainsi : « Parce que Dieu est infini, il n’a aucun besoin de diluer nos différences. Il est Père, Fils et St-Esprit et toutes leurs différences trouvent leur harmonie dans l’union d’amour qui les unit » Je trouve que c’est joliment dit...
Le Dieu des Chrétiens est composé de trois personnes, Père, Fils et St.-Esprit, trois personnes différentes qui sont réunies en un seul être. C’est la raison pour laquelle le texte grec ne dit pas que tous soient un au sens d’un amalgame, d’une fusion en une seule personne mais que tous soient « unis », ou « en unité ».
Pardonnez-moi cette parenthèse grammaticale qui est nécessaire pour bien comprendre ce que dit Jésus. Dans le texte Grec, beaucoup plus riche et précis que le Français, le mot Hen, adjectif numéral et attribut du sujet est au neutre et pas au singulier. En Grec il existe un mode neutre mais pas en Français. C’est crucial ici pour bien comprendre les paroles de Jésus. Le choix du neutre désigne une unité de volonté ou une unité d’intention. Jésus prie que les disciples soient unis dans un même dessein et une même communion. C’est la qualité de la relation, l’harmonie des volontés et d’intention pour lesquelles prie Jésus. Le Sauveur prie que ses disciples partagent la même communion, le même amour que celui qu’il partage avec le Père et l’Esprit Saint. De même les multiples dénominations chrétiennes jouent chacune leur propre partition mais au service d’un même but. C’est, au reste, ce que nous fêterons ici même à Morges le 13 juin lors de la Fête des Églises. (Il y a des papillons à la sortie ). Chacune de nos communautés participe à un tableau dans lequel les tendances, les couleurs et les particularités historiques se retrouvent autour de l’essentiel : la louange du Christ et l’indispensable amour du prochain. C’est cela la pierre de touche du croyant nous dit St. Jean, le bien nommé apôtre de l’amour :« Quiconque aime est né de Dieu et connait Dieu » C’est bien l’amour, le non-jugement et la liberté d’être qui nous sommes qui importent pour le Christ et pas la carte du parti. Unité dans le témoignage et diversité dans la manière de témoigner du même Seigneur.
J’ose une métaphore musicale que nous allons vérifier dans quelques minutes en écoutant un extrait de la messe en si mineur de J. S. Bach interprétée par Émile Sécheret à l’orgue et Clara Barry notre soliste du jour. On y entendra la mélodie de la basse, à laquelle s’adjoint celle du violon (ici à l’orgue la main droite) puis celle de notre soliste Clara. Ces différentes mélodies sont toutes différentes mais elles s’entrecroisent, se séparent, se recroisent pour finalement former un tout à l’harmonie parfaite. C’est là le génie de Bach.
On pourrait dire que la prière de Jésus pour l’unité des Chrétiens et donc des Églises nous renvoit aux harmoniques d’une partition de J.S. Bach. Il s’agit de voix, de lignes harmoniques qui vivent leur indépendance avant de se croiser, se retrouver pour finalement former un tout.
Jésus a-t-il été exaucé dans sa prière ? Si on la lit servilement de manière littérale et sans les nuances du grec non... et c’est une bonne chose. Nos différences, nos origines diverses, nos diversité confessionnelles sont autant de richesses qui nous gardent de cette tentation hégémonique dans laquelle sombrerait une Église unique. Une seule et unique Église serait le pire des dangers comme l’histoire de France du XVIème jusqu’à l’Edit de Tolérance de 1787 ou, plus près de nous, la traque des Vaudois au XIVéme chez nous nous l’a montré. Je précise : les Vaudois c’est-à-dire les disciples de Jean Valdo, les Valdese exilés de la vallée d’Aoste pas les habitants du canton...
Voltaire, le savait bien lui qui répondait à l’absolutisme de Louis XV et qui écrivait dans Les Lettres philosophiques: « S’il n’y avait en Angleterre qu’une religion, le despotisme serait à craindre ; s’il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente et on doit bien constater qu’elles vivent en paix et en harmonie. »
A l’heure du pluralisme, du multiculturalisme, de la lutte pour les droits des minorités, du droit à la différence ces lignes semblent bien en avance sur leur temps. Ne déplorons pas la diversité confessionnelle, loin d’être un frein au message de l'Évangile elle permet des expressions variées du message commun de l’amour, rendant ainsi l'Église véritablement universelle et pertinente culturellement.
Alors concluons avec ces mots : Soyons bienveillants avec nos frères et sœurs catholiques, orthodoxes, luthériens, évangéliques, méthodistes, pentecôtistes, baptistes, syriaques et restons unis sur l’essentiel que sont l’amour envers le prochain, la lutte pour plus de justice sociale et l’annonce de l’Évangile du salut. Amen.



