
Dans sa lettre aux Romains (8,16) Paul parle de l’Esprit de Dieu qui converse avec notre esprit. Si l’Esprit de Dieu est souvent perçu comme une abstraction évanescente, l’apôtre en parle comme d’une voix, d’un souffle qui échange avec nous. En ce jour de Pentecôte, nous explorerons ce dialogue intérieur.
Prédication
Pentecôte.
Aujourd’hui Dieu donne son Esprit, son souffle de Vie aux apôtres.
Ça tombe bien, notre église manque de souffle.
Lorsque l’on entend le récit de Pentecôte, il fait rêver.
Il fait rêver tout conseiller de paroisse, tout paroissien, tout ministre, tout conseiller synodal.
Les apôtres, qui n’ont pas fait Polytechnique, sont embrasés par l’Esprit – et se mettent à parler des merveilles de Dieu.
Que les apôtres parlent de multiples langues est certes spectaculaire.
Mais le plus déconcertant est ailleurs.
L’inouï du récit est que les prosélytes venus à Jérusalem des quatre coins de l’horizon, non
seulement entendent les apôtres, mais les comprennent.
Voilà le prodige de Pentecôte.
Car c’est bien connu, il ne suffit pas de parler une même langue pour que l’on se comprenne.
Nous en faisons l’expérience quotidiennement, au travail, en famille, avec nos amis, au sein du couple.
Et au sein de l’Église : se comprendre ne va pas de soi.
Et ce que l’autre veut me dire ressemble parfois à du chinois.
Aujourd’hui, à la suite des apôtres et de tant d’autres qui nous ont précédés, nous continuons à prêcher les merveilles de Dieu, samedis après samedis, dimanches après dimanches.
Nous continuons à les transmettre, aux enfants, aux adolescents, aux jeunes.
Mais qui s’en étonne, encore ?
Qui s’en émerveille, encore ? ?
Qui y prête encore attention ?
Nous sommes un peu comme Paul lorsqu’il prêchait sur l’Aréopage à des Athéniens pourtant curieux, mais qui l’envoient balader : « Cause toujours ! ».
Aujourd’hui c’est Pentecôte.
Et une question nous taraude :
Mais bon sang, où est-il passé cet Esprit de Dieu qui renouvelle toute chose ?
Nous en avons tant besoin !
Dans les campagnes, on craint la sécheresse.
En Église aussi, la sécheresse menace.
L’inquiétude règne.
La peur aussi.
La peur de disparaître.
Alors on murmure, comme jadis le peuple hébreux au désert :
L’Esprit Saint se serait-il détourné de nous ?
Mais où donc est-il passé ?
Ces questions, cette inquiétude trahissent un profond malentendu.
Certes nous associons la Pentecôte à la naissance de l’Église.
Mais Dieu – je le crois - ne donne pas son Esprit aux apôtres pour assurer la pérennité, ou la survie de l’Église ou de nos institutions ecclésiales.
Non.
Par le don de son Esprit, Dieu vise infiniment plus large.
La vocation de l’Esprit est de servir humblement, inlassablement et fidèlement le projet de Dieu pour le monde et la création tout entière.
L’Esprit – le souffle de Dieu - est au service du projet de Dieu.
Un projet qui n’est pas un idéal, qui n’est pas une abstraction hors sol, qui n’est pas un projet qui se contente de grandes et belles idées universelles évanescentes.
Non, mais le projet de Dieu espère, attend le renouvellement du monde et demande pour cela à s’incarner dans des personnes, des histoires de vie particulières.
Situées.
La mienne.
La vôtre.
La nôtre.
Ce renouvellement ne va pas sans changement sans déplacement, sans bouleversement intérieur.
Et parce que nous sommes rétifs au changement, ce renouvellement intérieur ne va pas sans frottement.
Quand l’Esprit souffle en nous, ça résiste !
L’Esprit désire faire de nous les témoins des merveilles de Dieu.
Mais être témoins ne se résume pas à des paroles en l’air, fûssent-elles pieuses.
Être témoins ne se résume pas à dire « Seigneur, Seigneur », mais à mettre en pratique le projet de Dieu : projet de justice, de solidarité, de partage.
Être témoin, c’est être appelé mettre en pratique ce projet, à la suite de Jésus – le Christ – qui l’a si bien incarné.
Être témoin – dans le souffle de l’Esprit - implique un style de vie, des choix de vie.
Mais veillons-nous, l’Esprit ne nous appelle pas à une rupture avec le monde, mais consentir à être acteur de ce projet nous mettra souvent à contre-courant de « l’esprit du temps », d’où cette impression qui est la nôtre d’être parfois décalés dans ce monde.
Aucune illusion à avoir, nous ne serons toujours que des témoins imparfaits, et c’est pour cela que l’Esprit ne nous mobilise jamais seul, mais qu’il nous relie à d’autres.
Cellules, communautés, Églises, qui elles aussi ont la vocation d’être ensemble témoins de ce que pourrait être le monde lorsque Dieu y règne.
Mais là aussi, la vie de nos communautés, de nos Églises offre parfois, mais pas toujours, un témoignage bien misérable des merveilles de Dieu.
Je contribue aussi à cette misère.
L’Esprit, quand il souffle, nous invite aussi à cette introspection personnelle et collective sans faux semblant.
Mais comment l’Esprit s’y prend-il pour nous poliniser, nous activer, nous mobiliser ?
Dans sa lettre aux Romains, l’apôtre Paul évoque une conversation intérieure :
L'Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.
L’Esprit noue avec notre esprit une conversation intime qui se joue dans les profondeurs de notre être.
Et là l’Esprit nous murmure : « Souviens-toi, que tu es enfant de Dieu ».
Cela implique de se déprendre de soi pour faire place à cet Autre.
Lorsque l’on vient au monde, on ne choisit rien.
L’enfant ne choisit pas ses parents.
Les parents peuvent désirer leur enfant, mais non les choisir.
La naissance est une pure loterie, avec ses gagnants et – hélas – ses perdants.
Et voilà que dans ce vaste jeu de hasard qu’est la vie, l’Esprit de Dieu murmure à notre esprit qu’au commencement nous avons été choisis par Dieu pour être les partenaires de son projet pour le monde.
Oui, toi avec tes limites, que tu connais si bien.
Toi, avec tes zones d’ombre.
Tes doutes.
Tes incohérences.
Tes compromissions.
« Souviens-toi que tu as été choisi », mais souviens-toi aussi que tu n’es pas seul à l’avoir été.
Tout être qui vit l’a été.
Et non pas seulement quelques-uns triés sur le volet.
Autrement dit, souviens-toi, que tu es infiniment plus que l’enfant de la matière.
Bien plus que la poussière dont tu as été tiré et à laquelle tu retourneras un jour, fût-elle la poussière d’étoile.
Souviens-toi, que tu es bien plus que l’agrégat des atomes, des molécules qui te composent.
Cet agrégat a beau être si complexe, si prodigieux, il n’épuisera toutefois pas le mystère de ton être.
Ce que l’Esprit a à nous dire dans nos profondeurs, il le murmure avec délicatesse et retenue, car ces choses-là ne se hurlent pas.
En dévoilant la teneur de cette conversation intime, l’apôtre Paul nous entraine au cœur même de ce qu’est la foi chrétienne.
A savoir une invitation à la relation, désirée par Dieu.
Un appel d’air à être ailleurs qu’en soi.
L’appel d’air que provoque l’Esprit en nous, est ascendant.
L’Esprit nous tire vers le haut.
Cela n’a rien à voir avec une promotion, mais bien plus avec une libération.
L’Esprit de Dieu vient nous alléger de cette inclination qui est la nôtre à désespérer de soi et des autres.
Et en dévoilant comment l’Esprit opère en nous, Paul nous permet aussi de comprendre pourquoi nous avons tant l’impression que l’Esprit s’est détourné de nous.
Dans les Écritures, l’ouïe est le sens que Dieu sollicite le plus chez l’humain.
Et le souffle de l’Esprit qui dialogue en nous, réclame notre écoute et notre attention.
Or s’il y a un sens qui est dégradé aujourd’hui, détraqué dans notre société occidentale, mais aussi dans nos Églises, mais aussi à l’intérieur de nous-même, c’est bien celui de l’écoute.
L’écoute demande de la patience, mais nous ne savons plus attendre.
L’écoute demande de l’attention, mais nous sommes sans cesse surstimulés, captés par tant de distraction.
L’écoute demande de la disponibilité à l’autre, mais la plupart du temps nous sommes centrés sur nous-mêmes, sur notre moi, notre ego qui s’autopromeut en nous et finit par occuper toute la place.
A force, on s’écoute parler, et ce monologue intérieur que nous menons avec nous-même, couvre cet échange intérieur et subtil.
L’écoute demande du silence, mais nous vivons dans un monde de bruit permanent.
Notre écoute est devenue pitoyable : pas étonnant que nous n’entendions plus le murmure intérieur de l’Esprit de Dieu qui parle en nous et désire nous renouveler.
Aujourd’hui c’est Pentecôte.
Une invitation à faire sienne les paroles de Samuel :
« Parle Seigneur, ton serviteur écoute » (1 Samuel 3,9).
Amen.



