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©Élise Dotterens
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À 86 ans, Irène Pingoud n'a pas la mémoire qui flanche. Ses années auprès de l’«Église libre» sont encore très présentes dans son esprit.
©Élise Dotterens

60 ans après, elles racontent leur fusion

 
4 min de lecture
JEUNESSE
En 1966 les Églises libre et nationale fusionnaient pour former l'actuelle EERV. Que reste-t-il de ce mariage, dans le souvenir d'anciens libristes? Retour sur une convergence alors controversée.

Il y a chez Irène Pingoud et Monique Krähenbühl une petite étincelle de nostalgie quand elles évoquent leurs jeunesses respectives au sein de l’Église libre. La première y a pratiqué sa foi jusqu’à ses 21 ans, la deuxième jusqu’à 32 ans, soit jusqu'en 1966, année de sa fusion avec l'Église nationale. Même si, fréquentant deux chapelles différentes, elles ne s’y sont jamais croisées, leurs souvenirs convergent. Et si la fusion a laissé autant de marques, c'est bien parce qu'elle mêla deux entités réformées, mais différentes. 

Pour les deux femmes, la perte d'une communauté dense et solidaire s'est faite durement sentir, surtout entre jeunes. «On se voyait tout le temps!», se rappelle Irène. «On se connaissait très bien, on s'invitait, on se sentait solidaires de quelque chose.» Cette solidarité constituait le cœur de la communauté libriste: tous se cotisaient pour le salaire du pasteur et mettaient la main à la pâte pour l'entretien des bâtiments. «Nous avions aussi un rapport différent avec nos pasteurs, par exemple. Ils étaient nos amis, nous ne les appelions pas Monsieur le Pasteur», confirme Monique Krähenbühl. 
 

Une théologie active

Fondée en 1847 des suites de la révolution radicale de 1845, l'Église libre entend, lors de sa création, séparer le chrétien du citoyen en ne plaçant que Jésus-Christ à sa tête et fonde alors une communauté indépendante de l'Église dite «nationale». Au-delà des divergences d'opinion quant au rapport entre Église et État, l'Église libre promouvait une théologie active, contrairement à la foi déjà acquise et même «passive» de l'Église nationale, selon les premiers militants libristes. La conversion devait être volontaire et l'envie d'entrer dans la communauté clairement exprimée. La foi était personnelle, chaque paroissien engagé dans le port des valeurs communes. Mais 120 ans plus tard, la perte des fidèles se fait sentir, et même cette entraide chère aux paroissiens ne comble pas des finances précaires. Il faut donc réfléchir à des solutions, et celle de la fusion avec l'Église d'État semble l'emporter, même si, parmi les libristes, les opinions divergent. 

 

Pour ou contre?

Les deux jeunes filles qu'étaient alors Irène Pingoud et Monique Krähenbühl n'avaient également pas le même avis. «Je n'avais pas envie de perdre ce sentiment d'appartenance et d'entraide», admet Irène Pingoud, qui, lors de la consultation, avait voté contre la fusion. «Mais avec le recul, je pense que c'était bien pour les finances. Avec le nombre de fidèles en baisse, et l'augmentation des autres religions, il fallait s'allier pour garder de l'importance.» Finalement, fraîchement mariée à un membre de l'Église nationale, Irène Pingoud allait de facto quitter sa communauté. Monique Krähenbühl, en revanche, faisait son entrée dans la paroisse de St-Luc, à Lausanne, avec son mari, et deviendra d'ailleurs très vite présidente du Conseil. «Je me suis sentie très bien accueillie. Il nous a été dit que nous avions apporté un vent nouveau, chose que plusieurs d'entre nous avaient ressenti. Mais du côté de ma belle-famille, qui était une des familles libristes de la première heure, on était très opposé à la fusion.» 

Pour le professeur émérite de sociologie des religions Jean-Pierre Bastian, auteur d'un ouvrage sur l'histoire de l'Église libre (voir encadré), ces réfractaires étaient minoritaires. «Certains n'ont d'ailleurs pas adhéré à la fusion et ont plutôt rejoint d'autres communautés, comme les darbystes, les piétistes, etc.» Difficile à estimer, selon lui, quel héritage de l'Église libre perdure encore aujourd'hui au sein de l'EERV. Mais le contexte de 1966 peut se relire avec le prisme d'aujourd'hui et se comparer avec la réorganisation d'Église 29. «Il y avait une quarantaine de communautés libristes dans tout le Canton. Aujourd'hui, on parle de 25 à 30 communautés dans le cadre d'Église 29.»

Soixante ans après sa disparition, l'Église libre est loin de disparaître des souvenirs de ses anciens membres, et son héritage reste tangible dans le paysage protestant vaudois. Ses valeurs, telles que la solidarité, l'entraide et la communauté, restent au cœur de la vie protestante aujourd'hui.


 

 

Une histoire rééditée

L'ouvrage de Jean-Pierre Bastian, La fracture religieuse vaudoise, 1847-1966. L'Eglise libre, «la Môme» et le Canton de Vaud, publié en 2016 à l'occasion des 50 ans de la fusion, est réédité par sa maison d'édition Labor et Fides, avec des dates actualisées et une nouvelle préface de la professeure en histoire religieuse Sarah Scholl. Des sources du mouvement libriste jusqu'à la fusion, en passant par l'histoire et le fonctionnement de l'Église libre, le livre détaille toutes les facettes de ce mouvement indépendant qui a marqué l'histoire vaudoise.