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Les symboles religieux à l’école refont parler d’eux

2 novembre 2026
 
8 min de lecture
Le débat politique sur les symboles religieux à l’école est relancé par des initiatives de la droite. À l’occasion du colloque « Religion et école » organisé pour son 20e anniversaire le 29 octobre à Berne, le Conseil suisse des religions (CSR) a fait le point de la situation et réaffirmé son opposition à l’interdiction des symboles religieux dans les écoles.

Dans le débat public, la question des signes religieux à l’école se concentre souvent sur le port du voile. En l’occurrence, l’admissibilité de ce dernier a été jugée différemment dans deux arrêts du Tribunal fédéral, selon qu’il concernait une élève ou une enseignante : c’est permis à l’élève, car d’un point de vue juridique un règlement scolaire ne suffit pas pour lui interdire de porter le voile, mais pas à l’enseignante, car le corps professoral est tenu de rester neutre ; il ne doit pas soumettre les élèves à des contraintes idéologiques ou religieuses.

Pas gravé dans le marbre

« Si la situation juridique de l’enseignante diffère de celle de l’élève, c’est parce que l’enseignante représente l’école, contrairement à l’élève », a expliqué le premier conférencier, René Pahud de Mortanges, professeur à la Faculté de droit Université de Fribourg. « Ces deux arrêts de la Cour fédérale constituent une référence importante pour l’éventuelle introduction de nouvelles interdictions : ils montrent que les symboles religieux portés par les élèves sont considérés comme plus admissibles que ceux portés par le corps enseignant. Mais ce n’est pas gravé dans le marbre. En effet, dans un prochain cas, les circonstances pourraient différer et les juges pourraient évaluer la situation différemment de leurs confrères de l’époque. »

En clair, la Suisse ne dispose pas pour l’instant d’une jurisprudence bien établie sur cette question. « Avant de prendre de nouvelles décisions, il serait bon de bon de mener une réflexion approfondie sur la signification que revêt le port du voile pour les jeunes femmes, et de se demander si et dans quelles conditions l’école publique ne pourrait pas tolérer davantage de religion que ce qui semble être le cas actuellement », a ajouté René Pahud de Mortanges.

Crucifix dans les écoles

Pour le Conseil suisse des religions (CSR), qui réunit les représentants des différentes communautés religieuses du pays pour favoriser le dialogue interreligieux et la paix publique, les symboles religieux portés par une personne enseignante ne constituent pas, à eux seuls, une base suffisante pour considérer qu’elle influence ou endoctrine les élèves. Selon Rita Famos, présidente du CSR, la neutralité de l’école « n’exige pas que la religion devienne invisible ». C’est bien simple : l’institution doit permettre aux jeunes d’apprendre à respecter des convictions diverses. Surtout, interdire les symboles religieux dans les établissements scolaires constituerait « une atteinte disproportionnée à la liberté de conscience et de croyance garantie par la Constitution fédérale ».

Outre le voile, d’autres symboles religieux sont présents dans les écoles. Le crucifix, typiquement. En Suisse, ce signe est assimilé à une tradition culturelle. 

Le cas genevois

« Actuellement, Genève est le seul canton à s’être doté d’une réglementation spécifique concernant les symboles religieux à l’école », a précisé René Pahud de Mortanges. La loi cantonale sur la laïcité impose notamment aux agents de l’État en contact avec le public de s’abstenir de manifester leur appartenance religieuse par des signes extérieurs ou des propos.

En ce qui concerne les dispenses des cours scolaires de natation pour des raisons religieuses, le Tribunal fédéral s’est prononcé contre leur octroi en 2008, en estimant que l'intérêt public à l'intégration des enfants et au respect des programmes scolaires l’emportait. Cette décision a également été soutenue dix ans plus tard par la Cour européenne des droits de l’homme.

Par ailleurs, certaines activités scolaires sont jugées plus importantes que d’autres en raison de leur rôle dans la socialisation et l'intégration. Ainsi, dans des cas concrets, aucune dispense n’a été acceptée pour des cours prévoyant des chants religieux ou des exercices de yoga en début de matinée. Rien non plus pour la visite de lieux de culte ou l’éducation sexuelle. Les dispenses pour des fêtes religieuses sont plus faciles à obtenir.

Traditions admises

« Une école neutre sur le plan religieux n’est pas une école exempte de religion », a souligné la seconde conférencière, la théologienne Eva Ebel, directrice générale du gymnase et institution de formation Unterstrass, à Zurich. En effet, la neutralité n’implique pas une attitude areligieuse ; il s’agit de la contrebalancer avec le droit de croire ou de ne pas croire. Ainsi, parler des traditions est admis, voire souhaitable dans les écoles (par ex. intégration de fêtes et de rituels dans le calendrier scolaire).

« L’essentiel n’est pas de savoir si la religion est présente à l’école, mais si l’école dispose des connaissances, de la capacité de réflexion et des compétences nécessaires pour gérer la diversité religieuse de manière professionnelle », a encore déclaré Eva Ebel. « À mes yeux, le plus grand risque est que des questions pédagogiques complexes soient réduites à une simple interdiction. Ce faisant, la responsabilité de définir l’organisation scolaire est transférée de l’école vers la sphère politique. Au lieu de réfléchir à la manière dont les établissements peuvent gérer la diversité religieuse de façon réfléchie et respectueuse, on discute d’interdictions générales. Une telle approche est susceptible d’exacerber les conflits et de présenter la diversité religieuse comme un problème. »

Salve d’initiatives

Au niveau politique, le débat est relancé sous l’influence de la droite. En effet, au mois de mars, l'UDC a déposé au Parlement fédéral une série de motions visant à interdire le port du hijab pour les écolières de moins de 16 ans pendant les cours, les récréations et les activités scolaires obligatoires. Des mesures restrictives sont prévues en cas de non-respect, allant de l'amende à la menace de retrait du droit de séjour des parents s'ils ne sont pas de nationalité suisse. En même temps, des dérogations sont envisagées pour d’autres emblèmes comme la croix chrétienne ou la kippa juive. Le gouvernement, qui a déjà rejeté des requêtes similaires en 2025, maintient son opposition à une interdiction nationale du foulard islamique pour les élèves et rappelle que le système scolaire relève de la souveraineté des cantons.

Dans les cantons, justement, plusieurs initiatives semblables ont récemment été lancées. Ainsi, une motion a été votée en juin par le Grand Conseil saint-gallois pour interdire au corps enseignant de porter des vêtements et des symboles religieux, afin de garantir la neutralité religieuse de l'État. Cette mesure fait suite à une polémique locale liée au recrutement d'une enseignante voilée. Au mois d’août, le Grand Conseil d’Argovie a lui aussi voté une interdiction du foulard islamique pour les élèves de moins de 16 ans, malgré l'opposition du gouvernement cantonal qui pointait des obstacles juridiques. Ce même mois, l'UDC du canton de Zoug a déposé une initiative populaire contre le port du voile des filles dans les écoles et les jardins d'enfants.

Évolutions inquiétantes

D’autre part, le Parlement zurichois a validé en septembre une motion de l'UDC visant à interdire le port du voile pour les élèves et le corps enseignant à l'école publique ; le gouvernement doit maintenant préparer un projet de loi. En septembre également, une motion parlementaire schaffhousoise a été déposée conjointement par l'UDC et le PLR, visant à la fois les filles et les enseignantes. Enfin, en septembre toujours, l'UDC bernoise a déposé une motion au Grand Conseil bernois pour interdire le port du voile aux élèves pendant les cours, les récréations et les activités obligatoires. La motion demande à ce que les infractions soient sanctionnées par des amendes infligées aux parents.

« Ces initiatives m’inquiètent, a confié à Protestinfo Eva Ebel. Jusqu’à présent, aucun canton suisse n’a interdit le port du voile aux élèves. Les démarches actuelles marqueraient donc une rupture majeure. » Comment expliquer cette évolution ? « Il y a une combinaison d’insécurité, de polarisation des points de vue et de mobilisation politique. Dans une société multireligieuse, certains perçoivent la visibilité des symboles religieux – en particulier le voile musulman – comme un défi pour leur propre identité culturelle. Lorsque, au sein d’un établissement scolaire, les compétences nécessaires pour gérer la diversité religieuse font défaut, un vide s’installe. Ce vide est alors investi par le champ politique, souvent par le biais de solutions simplistes telles que des interdictions. Le débat se focalise alors de manière disproportionnée sur le voile, tandis que les questions concrètes liées à la cohabitation multireligieuse à l’école sont reléguées au second plan. »

L’impact du Kulturkampf

Bref retour en arrière. Pendant longtemps, l’école a été gérée par les Églises. Il a fallu attendre les années 1830 pour que certains cantons s’efforcent de soustraire l’école de l’emprise des Églises. Les années 1870, durant lesquelles le chancelier allemand Otto von Bismarck a mené une lutte politique et culturelle contre l'Église catholique (Kulturkampf), ont marqué un tournant : les Églises ont perdu le contrôle des écoles publiques à ce moment-là. En 1874, la Constitution fédérale a en effet instauré le principe de l’enseignement scolaire public et obligatoire confessionnellement neutre. Il est dit que l'instruction primaire doit « être placée exclusivement sous la direction de l'autorité civile » et que les écoles publiques doivent « pouvoir être fréquentées par les adhérents de toutes les confessions, sans qu'ils aient à souffrir d'aucune façon dans leur liberté de conscience ou de croyance ». À noter que lors de la révision totale de la Constitution en 1999, ces formulations explicites ont été retirées.

« Mon souhait le plus cher est que les écoles publiques et les responsables des politiques éducatives clarifient enfin la place de la religion au sein de la culture scolaire, en s’appuyant sur des lignes directrices, des enseignants formés et des supports pédagogiques de qualité », a plaidé Eva Abel en conclusion.