Aller au contenu principal
Chapelle des Arolles ©Réf-Médias

Écouter le culte

Après avoir distingué l’espoir, qui est une attente humaine, de l’espérance, qui est d’origine spirituelle, Jacques Ellul qualifie l’espérance de blasphématoire car c’est elle qui donne au chrétien l’audace de s’en prendre à Dieu contre Dieu, contre son silence et son absence dans un monde déboussolé et déboussolant. 

François d’Assise dans son cantique des Créatures positionne l’humain au sommet afin qu’il rappelle à la Création dans son ensemble que son rôle est de louer le Seigneur, et donc d’échapper au pouvoir de la corruption. Le texte de ce jour tiré de l’épître aux Romains évoque lui aussi le rôle des enfants de Dieu pour soulager la Création. 

Mais les croyants d’aujourd’hui vivent un paradoxe plus intense encore, celui d’être appelé individuellement à préserver la création alors que notre espèce la menace. L’espérance nous permet alors de ne pas rester tétanisé par le fatalisme, mais au contraire de nous mettre  à l’œuvre même de manière symbolique afin que le Royaume de Dieu advienne pleinement un jour. 

Prédication

Référence(s)
Esaïe
Chapitre
19
Versets
15
à
24
Romains
Chapitre
8
Versets
18
à
23
Matthieu
Chapitre
12
Versets
22
à
32

Je vous invite à baser notre réflexion sur le texte du jour de l’épître aux Romains tel que proposé par le lectionnaire pour ce dimanche 12 juillet. L’auteur de cette épître est Paul de Tarse, qui s’est converti au christianisme quelques années auparavant alors qu’il cheminait sur le chemin de Damas. Paul était initialement un adversaire du christianisme voyant dans cette secte naissante une déviance du judaïsme dont il était un ardent défenseur. Paul écrit cette lettre aux chrétiens de Rome qu’il n’a encore jamais visité probablement depuis Corinthe dans les années 50 de notre ère. Ces chrétiens connaissent des tensions entre partisans du maintien des rites et lois juives et les nouveaux convertis étrangers au judaïsme.  Paul développe sa compréhension de la justification par la foi, opposée à la justification par les œuvres. C’est par la foi seule en Jésus-Christ que le chrétien est sauvé, quelle que soit son origine ou son statut social. Paul sera appelé l’apôtre des gentils, c’est-à-dire des païens, puisqu’avec lui le christianisme devient une religion universelle.

L’épître aux Romains a joué un rôle central dans l’histoire de l’église, c’est par sa lecture que Saint Augustin s’est converti au christianisme, et elle est à l’origine de la réforme de Luther et des fameux Sola Gratia, Sola Fide, Sola Christi qui sont à la base de notre compréhension du salut.

Le texte de ce jour est tiré du chapitre 8 dont on connait particulièrement le début :

Il n'y a donc, maintenant, plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus Christ.

Et c’est dans l’esprit de cette affirmation que Paul poursuit :

En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l'Esprit de Dieu :  vous n'avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père.

 Et Paul de conclure à la fin du chapitre :

Oui, j'en ai l'assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l'avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur.

C’est donc un contexte de confiance, d’assurance dans l’amour inconditionnel de Dieu pour qui y croit et le reçoit que nous pouvons aborder le passage que nous avons entendu comme deuxième lecture, même si celui-ci évoque les souffrances du temps présent car il convoque aussi la gloire à venir. Ces souffrances sont les conséquences ce qu’on appelle le péché originel, vous savez Adam et Eve qui goûtent au fruit défendu :  le Seigneur maudit la terre, dès lors l’être humain connait la fatigue du travail en tant que cultivateur : « C’est dans la peine que tu te nourriras du sol tous les jours de ta vie » nous dit Genèse 3. Mais les conséquences de la chute sont pour la Création dans son ensemble. D’une harmonie on passe à un chaos possible, à des rapports de force, à de la violence. Et l’histoire de la relation de l’humanité avec son Dieu est une histoire de violence, de trahisons, de dureté. Mais aussi d’alliance et d’espérance d’un accord renouvelé et d’un équilibre rétabli : en Genèse 9 Dieu dit : « Voici le signe de l'alliance que je mets entre moi, vous et tout être vivant avec vous, pour toutes les générations futures : « J'ai mis mon arc dans la nuée pour qu'il devienne un signe d'alliance entre moi et la terre. » L’arc dans la nuée c’est l’arc-en-ciel qui apparait après la pluie, ici la pluie du déluge… C’est la promesse que Dieu n’enverra plus de déluge à l’avenir, mais la Création reste quand même sous les conséquences de la chute. D’où l’évocation des souffrances du temps présent quand Paul écrit aux Romains. Mais Paul évoque aussi la gloire à venir qui sera sans commune mesure avec ces souffrances. La gloire à venir, c’est la parousie, la venue du Christ en puissance qui établira son Royaume où la justice, la paix, l’harmonie régneront. Et les enfants de Dieu participeront de cette gloire, de ce Royaume auquel ils aspirent et se conforment déjà, mais ils le font dans l’espérance que ce royaume soit établi un jour pour de bon, et que ce jour la création dans son ensemble soit libérée définitivement des conséquences de la chute, de la corruption, de l’action des forces du mal.

Ce qui est étonnant dans cette perspective c’est que le Seigneur choisit de continuer de se baser sur l’humanité pour établir son royaume. Bernanos disait que « Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres », ces mains qui peuvent créer ou détruire, frapper ou soutenir, faire le bien ou faire le mal. Cette ambivalence est due au fait que nous sommes faillibles, nous commettons des fautes, des erreurs, Paul a écrit au chapitre 7 de cette même épître aux Romains : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. C’est là le statut de l’homme pécheur. Mais le message chrétien c’est l’histoire d’un pari que Dieu fait de faire confiance malgré tout à l’humanité, même si elle est faillible, même si quelque chose va de travers dans la création.  Dieu parce qu’il est Dieu, ne se résout pas à détruire son œuvre pour la recommencer, mais il s’adapte… il s’adapte au point de se faire naître, à défaut peut-être comme l’a écrit Paul Claudel, de n’avoir su se faire connaître. Et en se faisant naître Dieu renonce à sa toute-puissance pour se faire proche des plus vulnérables, des plus démunis.

Notre extrait de l’épître aux Romains se poursuit en ces termes : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l'enfantement. Il y a là une tension, un événement imminent, qui approche sans doute pour bientôt et auquel il faut se préparer. Cette tension, en théologie, on la nomme tension eschatologique, elle définit l'équilibre dynamique entre le monde présent et l'accomplissement ultime ou la fin des temps. Cette tension est basée sur le paradoxe fondamental du Royaume de Dieu : il est déjà présent dans l'histoire, mais il n'est pas encore pleinement achevé. Et l’achèvement se fera par l’action des enfants de Dieu qui possèdent les prémices de l’Esprit, sachant qu’eux aussi aspirent à être libérés de la corruption et du péché.

Deux mille ans plus tard quelles sont les résonnances de ces propos dans notre actualité ?  Parler des temps derniers,  d’apocalypse rejoint les discours catastrophistes auquel nous sommes médiatiquement confrontés, quand ce ne sont pas les morts du Covid, ce sont les morts de l’Ukraine, et maintenant les morts de la canicule en attendant pire... Il y a l’incertitude face à l’avenir, la précarité économique, la disparité des richesses, la guerre qui se rapproche. Il y a les extrêmes en politique qui se radicalisent encore plus, et qui mettent à mal la cohésion sociale. Oui tant de menaces  planent et nous inquiètent…  De plus nous sommes aujourd’hui confrontés aussi à une création qui gémit, qui souffre, mais avec en plus une responsabilité de l’être humain dans le déroulement de l’évolution de notre environnement, nous ressentons alors une anxiété, une sidération, une culpabilité, qui peuvent nous tétaniser. Il faut au contraire agir, nous mobiliser, nous rassembler, vivre des temps forts au niveau symboliques et religieux, des temps qui permettent  dedonner du sens aux crises que nous traversons. Et si nous trouvons que Dieu ne se manifeste pas comme il le devrait, pensons aux propos du penseur Jacques Ellul qui dans les années 70 faisait d’un terme alors désuet, l’espérance,   ce qui donne l’audace aux croyants de s’en prendre à Dieu contre lui-même, contre son silence, son absence, quitte à être accusé de blasphème.

Oui quand nous sommes paralysés par des enjeux qui nous dépassent, il faut s’en prendre à Dieu, comme dans les psaumes, comme dans le livre de Job, plutôt que de s’en détourner.  Yves Bonnefoy, le poète de l’espérance athée que nous avons cité en début de culte, disait qu’il se refusait à renoncer à l’espérance même au nom de la lucidité, car il craignait que le monde ne bascule alors dans la guerre et dans la barbarie.  Il nous faut garder l’espérance, envers et contre tout, et nous engager pour un monde de dialogue, de justice sociale, de justice climatique, pour que la solidarité et les valeurs humanistes de nos sociétés démocratiques perdurent et se développent. Nous avons le privilège de goûter à la liberté des enfants de Dieu qui ne sont plus tenus de se justifier, seule la foi en Jésus-Christ est source de salut. Nos œuvres ne sont pas tenues d’aboutir,  notre engagement peut être symbolique, partiel, imparfait, qu’importe, car nous sommes libérés de la crainte d’être jugé et de devoir être parfaits.

Amen.