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© Orgue St-François

Écouter le culte

Pour ce dimanche après Pentecôte, nous donnons la parole à l’apôtre Paul qui – dans sa lettre aux Galates – oppose deux chemins ou deux manières de vivre… marcher selon la chair ou marcher selon l’esprit. «Mayday! Mayday!»: il y a de la morale dans l’air, de celle que l’on redoute lorsqu’elle est distillée du haut de la chaire! La foi chrétienne est-elle une morale?

Prédication

Référence(s)
Galates
Chapitre
5
Versets
13
à
25
Romains
Chapitre
7
Versets
15
à
18

Il y a des mots qui donnent envie de fermer notre Bible lorsqu’on tombe dessus, ou d’éteindre la radio.

Le mot chair fait partie de ces mots.

A son écoute, on redoute le pire.

Une petite voix en nous soupire : « Mon Dieu, le pasteur va nous faire la leçon… »

Nous avons toutes et tous en nous le souvenir de scènes de films, de passages de romans dans lesquels des pasteurs ou des prêtres, forcément sévères et austères, sermonnent leurs ouailles sans modération.

Pour beaucoup de nos contemporains, la foi chrétienne se résume à n’être qu’un chapelet de principes moraux.

Mais sérieusement, pensez-vous que Jésus ait arpenté la Galilée et la Judée pour nous faire la morale et nous morigéner du style : filer droit ?

Tout lecteur familier des Evangiles sait bien que Jésus n’est pas venu pour nous apprendre à faire le bien.

D’ailleurs, à moins d’être complètement désespéré, il nous faut reconnaître que la grande, la très grande majeure partie des humains, qu’ils soient chrétiens, athées, agnostiques, musulmans, bouddhistes, animistes, que sais-je…

Que la grande majeure partie des humains savent très bien comment ils doivent se comporter en ce monde et en société pour y vivre, tels des gentlemen ou des gentle woman.

Allons, je ne suis pas en train de dire que la morale ne sert à rien. Non !

Mais j’insiste : ce n’est pas là le propos central de l’Evangile.

Certes, les Ecritures parlent bien d’un drame qui affecte tout humain dans son rapport aux autres, au monde et à lui-même.

Mais ce drame n’est pas un défaut moral.

Paul évoque ce drame en des termes d’une simplicité déconcertante.

Et il confesse au passage que ce drame est son drame.

Il écrit : « Le bien que je veux, je ne le fais pas. Et le mal que je ne veux pas, je le fais. »

Autrement dit, mon malheur – écrit Paul – et par là il faut comprendre le malheur de l’humanité, notre malheur – mon malheur ne vient pas de ce que je ne saurais pas discerner le bien du mal, non !

Mais que je n’arrive pas à l’accomplir.

Ce bien que pourtant je désire.

Voilà le drame de l’humain.

Nous avons toutes et tous en mémoire des situations, des relations, des épisodes de notre vie où nous avons fait cette même amère expérience dont parle Paul.

Cette fameuse fois où nous avons prononcé une parole que nous pensions être réconfortante et qui, au final, produit l’effet exactement inverse de ce que nous attendions.

Cet autre incident où nous pensions agir pour apaiser un conflit et où nous n’avons fait que l’empirer, l’exacerber.

Le drame de l’humain, c’est ce décalage, cet écart, cet écart permanent entre nos intentions et nos actes et nos paroles.

Ce que les Ecritures, de Genèse en Apocalypse, nous révèlent de l’humain, ce n’est donc pas d’abord que l’humain serait bon ou mauvais, mais plutôt que l’humain est entravé, empêché.

Un peu comme si l’humain avait été hacké par quelque chose en lui qui est plus fort que lui et qui exploite ses failles et ses vulnérabilités, et finit par détourner ses actes et ses paroles et mettre en échec son désir de faire le bien.

Car le bien, nous le désirons.

Ce piratage de l’humain n’est autre que ce que les Écritures désignent par le terme de péché.

Ah… Le péché !

En voilà encore un autre de gros mots que l’on ne veut plus entendre !

En hébreu, qui est une langue très concrète, le verbe « pécher » signifie littéralement rater sa cible.

Le drame de l’homme, c’est de rater sa cible.

Le drame de l’homme, c’est d’être empêché.

L’humain n’en finit pas de rater sa cible.

Le péché, ce n’est pas d’abord des fautes, des manquements, des erreurs, des entorses à je ne sais quel code de bonne conduite.

Non, le péché, ce n’est pas d’abord faire le mal, mais c’est échouer à faire le bien auquel pourtant nous aspirons tous.

Comment expliquer que l’humain soit ainsi empêché ?

Pour cela, Paul ne convoque ni les démons ni le diable, mais il décrit l’humain comme étant dominé, gouverné par les impulsions de la chair.

La chair… Encore un gros mot ! Un de plus !

Lorsqu’on entend, on pense spontanément que Paul dénonce ici la sexualité, la sensualité, le plaisir, tout ce que des prédicateurs ont trop souvent disqualifié, et cela du haut de la chaire.

Mais marcher selon la chair, pour l’apôtre Paul, ce n’est pas d’abord une question de libido.

Mais c’est une question d’ego.

Marcher selon la chair, c’est être mené par le bout du nez par son propre moi.

Marcher selon la chair, c’est vivre, agir, penser, parler à l’aune de son seul moi.

Ce moi qui s’impose à moi.

Ce moi qui veut être roi.

Ce moi qui veut être le premier servi.

Ce moi qui sans cesse fait de moi son obligé.

Le drame de l’humain, c’est d’être asservi au désir de son moi qui veut régner en nous sans partage.

Au cœur de ce drame, le Christ n’est pas venu pour nous demander de nous tenir à carreau…

Mais il est venu pour témoigner d’un Dieu qui ne nous abandonne pas à la tyrannie de cette idole intérieure.

Car c’en est une d’idole que notre moi.

Nous ne cessons de nous incliner, de nous prosterner devant lui.

L’épicentre de la prédication de Jésus, c’est la proclamation que le Royaume de Dieu s’est approché.

Jésus dira même un jour : « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous. »

Notre inconscient collectif situe le Royaume de Dieu dans un utopique outre monde, un monde à venir, un monde après le monde, comme on aime à imaginer une vie après la vie.

Mais le Royaume de Dieu n’est autre que ce lieu sans lieu où Dieu désire régner.

Et l’avènement du Royaume de Dieu commence par moi.

Par chacun et chacune d’entre nous.

Dieu ne désire pas régner en moi pour me mettre le grappin dessus.

Mais pour me libérer de ce Pharaon intérieur qui ne cherche qu’à tirer parti du monde, qu’à tirer parti des autres pour son seul profit.

La bonne nouvelle, c’est que l’Évangile n’est pas une morale, mais c’est un appel à consentir à quitter cet esclavage intérieur qui fait de nous perpétuellement des empêchés.

Paul, à la suite de Jésus Christ, nous rappelle qu’il y a une autre manière d’être au monde que d’y être préoccupé par soi seul.

Un autre style de vie que celui qui consiste à se laisser gouverner par son seul ego.

Lorsque Paul nous invite à marcher selon l’Esprit, il nous invite à mettre nos pas dans les pas du Christ et à marcher à sa suite en caravane.

Ou, selon les mots de Paul, à revêtir Christ.

Le Christ qui n’a jamais cherché à être le premier servi, mais le premier servant.

Tel Moïse, le Christ nous appelle à sortir de notre Egypte intérieure pour marcher, guidés par l’Esprit, jusqu’à cette terre promise où Dieu régnera en nous et dans le monde.

Ce n’est peut-être pas pour demain, mais ce peut être pour aujourd’hui.

Marcher selon l’Esprit, c’est donc consentir à être résolument ailleurs qu’en soi.

Et c’est la seule manière d’être présent au monde, d’être présent aux autres.

L’humain se consume à ne vouloir que marcher selon les désirs de son moi.

L’Evangile, non, ne nous propose pas une morale, mais un style de vie.

Consentir et se réjouir de n’être qu’un étranger et un voyageur sur cette terre.

Jamais arrivé, toujours en chemin.

Comme Jésus l’a été.

Je ne suis qu’un hôte chez toi.

Comme tous mes pères et mes mères dans la foi.

Voilà toute ma joie.

Amen.